Interview de Bertrand Bisimwa : "de grandes avancées sont en train d’être obtenues à Kampala"

21/10/2013
21/10/2013

« Les extrémistes du régime de Kinshasa assument publiquement l’option militaire comme unique solution de la crise et se servent [des négociations] de Kampala comme d’une simple couverture. »

« L’Afrique a les moyens pour s’affirmer comme protagoniste de la mondialisation et ne veut plus se faire imposer de mauvaises solutions à ses crises. »

« Le gouvernement congolais a eu recours aux moyens les plus ignobles et inhumains, à savoir la mise à mort de ses propres citoyens par le largage à l’aveuglette des bombes sur la ville de Goma, dont la responsabilité aurait dû être rejetée sur le M23. »

« Le Kivu nécessite un statut spécial avec un plan pour sa sécurisation, sa stabilisation et sa reconstruction. »

On lit aujourd’hui sur le site officiel du M23, l’opposition politico-militaire au gouvernement de Kinshasa : « Un accord de paix à Kampala dans les heures qui suivent. »

Les pourparlers de paix dans la capitale ougandaise entre la délégation gouvernementale et celle de la rébellion seraient-ils en train d’aboutir à une conclusion positive ?
Et les efforts de la médiation du président Museveni couronnés de succès ?
Hier, dans le communiqué n° 60 de son mouvement, le président du M23 Bertrand Bisimwa annonçait que « de grandes avancées sont en train d’être obtenues à Kampala ».

Nous lui avons ainsi posé les questions qui suivent, que nous publions avec ses réponses.

Q M. le Président, vous n’êtes pas dans la délégation officielle de votre mouvement, mais vous êtes directement engagé dans les pourparlers de Kampala qui viennent d’accueillir une forte représentation de la communauté internationale et semblent devoir se conclure bientôt. Qu’avez-vous à déclarer ?

R Que ces négociations sont le moment ultime pour l’avènement de la paix en RDC et pour la stabilisation dans la région des Grands Lacs. Le peuple congolais veut que les conditions de sa sécurité soient assurées.

Q La représentante des USA aux Nations Unies a déclaré que les FDLR doivent être désarmées, ce qui est l’une de vos revendications principales. En même temps, l’ambassadeur britannique au Palais de Verre a affirmé que le M23 est le symptôme et non la cause de la crise. On est là à des avancées diplomatiques de la part de votre mouvement ?

R Il est un fait positif que le monde se libère de l’emprise de la propagande d’un gouvernement qui donne aux autres la responsabilité de ses propres échecs. J’espère que ces prises de positions nouvelles obligeront ce gouvernement à aborder avec ses citoyens, y compris le M23, les vraies causes de nos problèmes.

Q Pourquoi Kinshasa refuse le cessez le feu ?

R Le régime de Kinshasa doit sa survie politique à l’utilisation de la guerre en termes de propagande ultranationaliste. Ce serait donc étrange qu’il ôte de son initiative cet argument en signant un cessez-le-feu avec le M23. D’ailleurs, ces extrémistes assument publiquement l’option militaire comme unique solution de la crise et se servent de Kampala comme d’une simple couverture.

Q Pensez vous qu’il y a une partie de la communauté internationale qui soutient encore l’option militaire ? Pourquoi la France veut-elle enterrer le processus de paix de Kampala qui représente la solution africaine de la crise ?

R Quel discours autre que militariste attendrez-vous des Etats qui, avec la volonté délibérée du régime de Kinshasa, ont assujetti la RDC à leur propre baby-sitting ? La France, qui est le chef de file de cette tendance, veut sauvegarder ses intérêts à travers la guerre et refuse le processus de Kampala. En réalité, ce pays ne sert ni le régime de la RDC, ni son peuple. Il utilise certains Etats africains, dont la Tanzanie et l’Afrique du Sud, pour assurer la continuité des pratiques éhontées de la Françafrique qui ont fait long-feu. Mais l’Afrique a les moyens pour s’affirmer comme protagoniste de la mondialisation et ne veut plus se faire imposer de mauvaises solutions à ses crises.

Q Comment répondez-vous aux accusations des USA sur l’enrôlement d’enfants
soldats de la part du M23 et à celles de HRW qui accuse vos troupes de viols ?

R Notre Mouvement est victime des intérêts de certaines multinationales persuadées par Kinshasa que le M23 menace leurs intérêts. Ces multinationales mobilisent les ONG qu’elles financent pour qu’elles organisent des campagnes de manipulation contre le M23. Il s’agit d’opérations d’intoxication dont la finalité est de scandaliser le monde par des faits relevant de l’imaginaire et de susciter la pitié des personnes de bonne foi. Nous avons déjà écrit vingt-et-une correspondances pour solliciter, sans réponse, des enquêtes sur les allégations de ces ONG qui, du reste, sont déconnectées des réalités de terrain, et rédigent leurs rapports à partir des chambres climatisées des hôtels de Kinshasa, New-York, Paris ou Bruxelles. Et utilisent le matériel documentaire fourni par la police politique de Kinshasa ou recourent au monnayage des témoignages.

Q Vous déclarez que l’intégration et l’amnistie ne sont pas la partie essentielle de vos revendications, alors que le gouvernement affirme le contraire. Pouvez-vous vous en expliquer ?

R Nous considérons l’amnistie et l’intégration comme les conséquences d’un accord sur les questions de fond. Nous fustigeons la stratégie communicationnelle de Kinshasa qui veut en faire l’essentiel des négociations. Notre interlocuteur donne l’impression à nos compatriotes que le M23 ne négocie que le sort de ses membres et que son cahier des charges est vide. Cacher au peuple ce qu’on négocie constitue une bombe à retardement qui, le moment venu, explosera comme un boomerang à la figure du cachotier. Nous voulons que les causes du conflit dans notre pays soient au centre des négociations. Mais le pouvoir, dont la responsabilité est profondément engagée dans ces causes, n’en veut pas. Et, s’il faut en parler, il voudrait que le peuple n’en soit pas informé.

Q Quelle approche proposez-vous pour le désarmement des FDLR ?

R Nous exigeons le désarmement des FDLR, de tous les groupes armés étrangers et de leurs homologues congolais. Nous proposons de séparer du reste des combattants ceux qui sont poursuivis pour de graves crimes. Ensuite, nous allons rapatrier ceux qui en auront exprimé le désir et faciliterons l’exil à ceux qui souhaitent vivre ailleurs que dans leur propre pays, ou les accepterons comme réfugiés en RDC. En ce qui concerne les membres des groupes armés congolais, ils devront suivre un programme de rééducation et de réinsertion sociale.

Q Vos revendications se résument-elles à cet objectif, ainsi qu’au retour des réfugiés et à la déclaration du Kivu comme "Zone Sinistrée" ?

R Ce sont les revendications légitimes des populations du Kivu qui font les frais des groupes armés alliés - voire créés - par le régime de Kinshasa, qui cohabitent avec l’armée régulière. Un nombre important de ces populations a été contraint à l’exil. La République devrait être consternée par les souffrances de ses citoyens qui croupissent depuis une vingtaine d’années dans les camps de réfugiés des pays voisins. Le régime de Kinshasa s’en moque et c’est une honte. Mais le retour de nos compatriotes dans leur pays est un droit inaliénable et une obligation pour le gouvernement de la RDC. Puis, le Kivu a besoin d’un statut spécial avec un plan pour sa sécurisation, sa stabilisation et sa reconstruction. De nouvelles opportunités pour les investissements doivent être créées pour donner la chance à ses habitants de recouvrer une vie normale. Cette question est l’essentiel des négociations de Kampala et exige une attention particulière de la part des partenaires de la RDC.

Q Récemment, deux hauts fonctionnaires onusiens ont déclaré qu’on ne peut
pas défaire militairement le M23. C’est une forme de reconnaissance de votre force militaire ?

R Nous ne sommes pas en lutte pour une quelconque reconnaissance de qui que ce soit. Nous sommes des Congolais militant pour l’avenir du pays. Que deux diplomates le reconnaissent, cela ne fait pas l’événement.

Q Confirmez-vous que, lors des combats du 22/29 août, les troupes de l’ARC
avaient repoussé et poursuivi la coalition ennemie – y compris la Brigade d’intervention onusienne –, pour ensuite revenir sur leurs positions ? Et que vous avez accepté de reculer de quelques kilomètres la ligne de front pour des raisons strictement diplomatiques et pas militaires ?

R Nos prétentions n’ont jamais été de défier militairement qui que ce soit. Par contre, nous voulons vaincre l’insécurité, éliminer les causes qui sont à l’origine du phénomène des réfugiés, des déplacés internes et de la pauvreté. Nous avons été incompris pendant longtemps suite à la campagne de désinformation de Kinshasa. Cependant, les choses bougent et les efforts du monde pour se rapprocher des réalités de la crise dans notre pays brisent les barrières de la propagande et diluent la solution militaire.

C’est une évolution positive.

Notre retrait de la ligne de front de Kanyarucinya était justifié par des raisons de paix. La guerre conduite par la coalition gouvernementale était prétextée par la soi-disant menace que nos troupes auraient représentée vis-à-vis de la ville de Goma. Le gouvernement congolais, qui avait fait le choix de la guerre sans avoir les moyens militaires de la gagner, voulait à tout prix impliquer la Monusco dans les hostilités. Pour ce faire, il a eu recours aux moyens les plus ignobles et inhumains, à savoir la mise à mort de ses propres citoyens par le largage à l’aveuglette des bombes sur la ville de Goma, dont la responsabilité aurait dû être rejetée sur le M23.

Ainsi, notre mouvement a ordonné le retrait de ses troupes de la ligne de front de Kanyarucinya, pour mettre fin à la guerre et exiger de Nations Unies une mission d’enquête qui n’a jamais vu le jour. Ces enquêtes devaient concerner les bombes tombées à Goma et à Gisenyi, au Rwanda, mais aussi dans les localités de Rumangabo, Kibumba et Katale, qui avaient causé la mort de plusieurs personnes dont une dizaine d’enfants.

Q Après avoir affronté les fronts militaire, politique et diplomatique, comment pensez-vous vous attaquer au front médiatique où la désinformation torpille tout projet de solution de la crise ?

R Le front médiatique reste un défi majeur à relever. Le régime de Kinshasa nous a interdit de parole, Radio Okapi [la radio de l’Onu] aussi. Cette violation des libertés de la part de l’émetteur des Nations Unies qui en devrait être le garant est une première dans l’histoire de la communauté internationale. On viole les droits fondamentaux en organisant des débats sur nous tout en nous privant de la faculté de répondre. Et cela dans le grand silence des Ong des droits de l’homme. Que veut cacher le gouvernement à nos compatriotes par cette stratégie ? Craint-il qu’ils accèdent à la vérité sur les raisons qui fondent notre mouvement ? Quant à nous, nous allons établir des stratégies nouvelles pour renforcer les échanges entre notre mouvement et l’opinion publique congolaise et internationale.

Q Comment répondez-vous à ceux qui vous accusent de vouloir balkaniser le
pays ?

R Nos accusateurs sont-ils frappés d’amnésie au point d’oublier qu’eux-mêmes faisaient l’objet de la même accusation lorsqu’ils étaient à la tête des rébellions successives de 1996 et 1998 ? Dans la pratique politique des tenants du pouvoir actuel au Congo, l’accusation de « balkanisateur » est d’usage pour faire passer pour ennemi public numéro un celui qui s’oppose au gouvernement. Le concept de Balkanisation est une véritable arme d’intimidation en RDC pour réduire au silence ceux qui exposent les faiblesses du régime et proposent la prise en charge des populations dans le cadre d’un Etat fédéral.

Q Vous vous abstenez de demander un changement de régime, mais vous avez quand même un projet pour la RDC qui englobe le fédéralisme…

R Nous militons d’abord pour une alternative aux problèmes de société. Notre projet se résume ainsi : sécurité pour tous, eau potable pour tous, électricité pour tous, travail pour tous. Et nous sommes convaincus que le fédéralisme est la forme étatique qui répond le mieux aux problèmes de notre société.

Mis en ligne par L’Agence d’information
 21/10/2013
 http://www.lagencedinformation.com/047-interview-de-bertrand-bisimwa-de.html
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Mis en ligne par L’Agence d’information

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