RDC Patrick Djembe : « On ne construit pas une Nation sur la haine, en attisant les conflits identitaires » @ L'Agence d'Information

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RDC Patrick Djembe : « On ne construit pas une Nation sur la haine, en attisant les conflits identitaires »

« La mauvaise gouvernance tue plus que la guerre » « Une nouvelle génération va arriver, qui rêve d’un avenir de développement et de paix » « On a besoin d’un chaos constructeur, un choc pour mettre en place le système de demain » « Je crois en un Congo arc-en-ciel, avec des gens aux origines diverses. Mais nous devons établir un ordre, des normes, et les respecter »

5/06/2017 Analyses

Intellectuel engagé, consultant, politologue et militant pour un Congo nouveau, Patrick Djembe vit à Londres et sillonne le monde pour dire à ses interlocuteurs les mots de l’espoir afin que son pays sorte des ténèbres de la dictature. Une vision éclairée et stimulante, dont nous voulons restituer les points saillants.


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04/06/2017

AI M Djembe, vous avez été en 2016, à Washington-DC l’initiateur de la conférence Rebuild the Congo. Quelle lecture faites-vous de la situation politique en République démocratique du Congo (RDC) après les consultations, les dialogues et les multiples accords ?

PD Je remercie tout d’abord l’Agence d’information et vous encourage à poursuivre dans vos analyses indépendantes, qui apportent une petite lumière dans la nuit congolaise. En ce qui concerne la conférence de l’année dernière, nous y avions posé notre diagnostique pour un changement dans le pays. Nous croyons qu’il faut une nouvelle génération aux commandes pour inscrire la nation dans un avenir de développement. Mais dans la réalité, nous continuons à subir une politique-spectacle et des guerres qu’on aurait pu éviter. A l’heure actuelle, la situation a empiré et la Commission électorale (CENI) n’a pas organisé les élections, fixées pour décembre 2017.

AI Vous prêchez l’urgence d’une prise de conscience pour bâtir un nouveau Congo. D’après vous, comment expliquer la déconfiture actuelle de la classe dirigeante ?

PD Elle s’est appuyée sur des mauvais leviers, alors que nous avons besoin d’autres normes, de points de repère différents et, surtout, de respecter la Constitution. On ne construit pas une nation sur la haine en attisant les conflits identitaires. Hier, c’était la rwandophobie, aujourd’hui, on pousse les Tshokwe contre les Luba au Kasaï. La « démocratie par défi » de Joseph Kabila ne respecte pas les normes internationales, qui s’appliquent tout d’abord dans la bonne gouvernance et l’organisation d’élections crédibles. Nous avons un potentiel de 26mille milliards de dollars de ressources minières, sans compter l’eau, la forêt et l’agriculture, et nous sommes un pays de miséreux. Ceci est la conséquence de la mauvaise gouvernance qui tue plus que la guerre. Le résultat est la paupérisation des populations.

AI Dans ce cadre négatif, comment changer de paradigme ?

PD Le problème du Congo est la qualité du leadership. Les populations doivent se réapproprier la gestion du pays, car le pouvoir autant que l’opposition sont déconnectés des problèmes réels et ne se rendent pas compte de ce qui se passe. Le peuple doit se prendre en charge, utiliser sa force pour la remise à plat de tout le système. On a besoin d’un chaos constructeur, d’un choc pour mettre en place un nouveau système.

AI Pourtant, il y a des forces négatives agissant pour que le statu quo perdure et il ne semble pas aisé, dans ce contexte, de faire apparaître une nouvelle force. D’autant que le peuple paraît affaibli, disloqué.

PD Je ne suis pas si pessimiste. Des régimes plus coriaces sont tombés. Le pouvoir en RDC souffre d’un état d’ivresse. Les dirigeants qui ont l’habitude de rouler le peuple dans la farine peuvent un jour se faire surprendre par l’arrivée d’une nouvelle génération qui veut vraiment le changement. Et qui va l’arracher sans recourir à un appui extérieur. Le 70% de la population rdcongolaise est jeune, se trouve au pays et à l’extérieur et elle veut se prendre en charge. Dans ses rangs, il y a les leaders de demain.

AI Moult semblent rêver d’une solution à la crise qui viendrait de l’étranger, par exemple des Usa. Souscrivez-vous à une telle recette ?

PD Ceux qui veulent nous aider doivent savoir que cette jeunesse émergeante, dont, moi, je fais part, a changé les paradigmes anciens et ne délègue pas aux autres celles qu’elle assume comme ses tâches. Elle n’a pas connu la colonisation, ce n’est pas une génération soumise. Elle veut un new deal : qu’on réforme en profondeur le monde du travail, les secteurs de l’éducation et de la santé et qu’on sorte définitivement de la post-colonie. Nous n’avons pas besoin que d’un changement cosmétique. Nos jeunes ne doivent plus se noyer dans les eaux de la Méditerranée !

AI Que peut-on attendre de ceux qui se réclament « amis du Congo » et qui sont-ils ?

PD Je pense aux Usa, à la Belgique, à la France et aux pays voisins. Nous voulons qu’ils établissent leurs relations avec le pays sur un pied d’égalité, car nos ressources ne seront plus bradées.

AI Pour parles des pays voisins, on assiste à une évolution de la politique de l’Angola, qui vient de signer un accord de coopération militaire bilatérale avec les Usa et se proclame « gendarme de la région ». Dernièrement, elle a même déployé son armée face à frontière commune avec la RDC…

PD D’après moi, il n’y a pas grand chose de nouveau. D’une part, l’Angola a toujours acheté les armes à qui les lui vend. De l’autre, elle contrôle depuis longtemps certains territoires de l’ancienne province du Bas-Congo et siphonne une partie du pétrole congolais de l’Atlantique. Il est vrai que maintenant, il y a le nouveau problème des l’exode des Congolais fuyant le Kasaï à cause de la crise avec le mouvement Kamwina Nsapu. Mais d’ici à envisager une intervention, il y a un pas que les Angolais ne voudront pas franchir. D’autant que leur allié américain n’a pas encore défini sa stratégie en Afrique, le sous-secrétaire d’Etat aux affaires africaines n’ayant pas encore été nommé. Pour le reste, le déploiement des troupes a une double signification : sécuriser la frontière face aux populations congolaises qui se déplacent et envoyer un message clair à Joseph Kabila pour qu’il quitte le pouvoir avec élégance.

AI Quel a été le rôle de la France depuis l’avènement au pouvoir de Joseph Kabila et quel rôle peut-elle jouer dans la perspective de changement que vous envisagez ?

PD Mise à part l’opération Artémis, en Ituri, après la fin du dialogue inter-congolais de Sun City, la France a joué un rôle invisible à travers les institutions internationales. Maintenant qu’un nouveau président vient d’être élu, une nouvelle page peut s’ouvrir dans les relations franco-congolaises pour stimuler la bonne gouvernance chez nous et rassurer nos populations que la France n’est pas contre elles et ne soutient plus la dictature. Il faut qu’un geste soit posé, illustrant ce changement de politique.

AI Admettons que le 17 décembre, date boutoir de l’élection présidentielle et du départ de Kabila, rien ne se passe et ce dernier se maintienne au pouvoir. Quelle prévision faites-vous, dans ce cas de figure ?

PD Je crois que l’inconscient collectif de la nation aura un sursaut et que le peuple se lèvera pour se prendre en charge. Si un chaos doit arriver qui nous apportera un nouveau leadership, qu’il soit le bienvenu !

AI Et si le pouvoir adopte son stratagème habituel de créer des faux opposants infiltrés dans le mouvement d’opposition ?

PD Je pense que le peuple n’est pas idiot, qu’il saura faire la différence et soutenir ceux qui vont se battre animés par la volonté de vivre dans une société bâtie sur l’ordre et respectueuse des normes établies.

AI Vous faites toujours référence à cette nouvelle génération qui va arriver… Quelle solution avez-vous pour un Congo stable et prospère ?

PD Cette nouvelle génération, que le pouvoir actuel ignore, sera porteuse d’une idée de changement radical. Nous disons qu’il ne faut pas changer le chauffeur du bus, mais le bus carrément ! La solution des problèmes du Congo doit rester dans les mains des Congolais. Si nous pensons le contraire, nous aurons toujours un maître. Et si nous continuons à vivre pour les agendas des autres, nous continuerons à pleurer. Nous devons nous réapproprier de notre histoire pour un changement radical. Nous avons chez nous une force des Nations unies, la MONUSCO, qui se charge de fonctions qui devraient être attributions du gouvernement de la république. Le développement de la RDC est dicté par les institutions internationales, qui donnent la vision du pays à notre place. Nous devons par conséquent nous prendre en charge et reconstruire la société sur des bases nouvelles et des valeurs positives : ne plus instrumentaliser le problème de la nationalité, par exemple, pour diviser les populations. Je crois en un Congo arc-en-ciel, avec des individus de toutes les origines, pourvu qu’il y ait des règles pour accéder à la nationalité et qu’elles soient respectées.

Propos recueillis par l’Agence d’information

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